Emily Loizeau

Chanson Folk | Paris / FR
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Crédit : Micky CLÉMENT

Artiste complète, musicienne hors pair, chanteuse sensible dont la musique sort des sentiers battus, Emily Loizeau s'est de nouveau attaquée à un projet ambitieux: Mona.

 D'abord décliné sous forme d'une pièce de théâtre jouée au Centquatre à Paris début 2016 puis sur album sorti chez Polydor au printemps, Mona prend désormais la forme d'une tournée à travers toute la France qui se déroulera jusqu'à fin 2017.

Cette création, réalisée en résidence au Chabada à Angers, est, de son propre aveu, la plus aboutie. Riche désormais d'un large répertoire, Emily Loizeau s'est entourée de cinq musiciens talentueux et multi-instrumentistes, dont son partenaire de confiance Csaba Palotaï à la guitare, mais également de Maxime Lethelier, créateur vidéo, Laurent Beucher, créateur lumière, ainsi que Julie-Anne Roth, metteure en scène, qui s'est révélée être un apport précieux dans un spectacle aux multiples facettes alternant morceaux enlevés, parfois dans un esprit cabaret, et chansons subtiles et profondes où chaque note est un moment d'émotion pure.

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Emily Loizeau n’est pas née à Neuilly-sur-Seine, dans le luxe confit et les faux-semblants qui brillent. On le dit, mais on se trompe. Sa mère (qu’un amateur d’euphémismes pourrait affectueusement qualifier d’un peu marteau) a simplement, le temps d’un plop, fait l’aller et retour à Neuilly-sur-Seine, où venait de s’installer son gynéco ; mais Emily Loizeau a vu le jour, le soleil et a grandi dans une ancienne ferme de Seine-Port, un village clair et paisible de Seine-et-Marne. Elle est née là, on n’en parle plus. Son père Pierre était écrivain, anarchiste et poète ; sa mère, Eliza, était anglaise, peintre (elle aimait aussi la gravure qu’elle a apprise à Paris) et marteau. 

Petite, Emily trotte de Seine-Port à Londres en passant par les dunes de l’île d’Yeu (où elle apprend peu à peu la vie, les risques, l’amour, les fugues nocturnes, la bière qui mousse et les plongeons dans le port), écoute avec ses parents de la musique classique, Brassens aussi, Nina Simone, Barbara et Bob Dylan, rêve de devenir archéologue-pianiste, essaie de faire du feu avec des silex et des bouts de bois, et apprend le piano – c’est plus simple. (Elle abandonnera la voie rigide sur le tabouret à cause d’une vieille chèvre de prof qui l’humiliera en public lors d’un concours, après un simple trou de mémoire. Qu’on la laisse tranquille. Le piano doit être un ami plutôt qu’un maître.) Elle se disperse et scintille à Paris, attrape tout ce qui passe, puis s’enracine en Ardèche, absorbe immobile ce qui l’entoure, la terre et les arbres, l’eau, le vent (un peu de poésie ne fait pas de mal, ça ferait plaisir à papa). Bref. Elle évolue, se forme, hésite, attend sous un saule pleureur, change, avance, se fabrique lentement. Et la voilà. 

Elle s’est transformée maintenant en une créature de musique, de voix et de gestes. Elle a chanté les mères instables et les orages, les messages qui se perdent, les oiseaux et les tigres, le bout du monde ; elle a interprété Lou Reed avec plus de force et de sensibilité que Lou Reed (qu’on me jette des cailloux, je m’en fous, j’écris ce que je veux) ; elle s’est installée au 104, à Paris, et y a joué Mona. Avant, elle m’avait fait lire un texte, l’histoire d’une jeune mère à la maternité et de son bébé vieux, qui fait sa vie en quelques jours, une petite fille qui se ride, souffre, devient insupportable et meurt. (Cette histoire évoque discrètement sa mère marteau, je crois. Non pas en maman mais en bébé, en vieille fillette imprévisible et douloureuse, qui claque comme les petites bandelettes pétards dans les bonbons papillotes.) Elle ne savait pas trop quoi en faire, de ce qu’elle avait écrit – ce qui était sorti d’elle et qui maintenant était là, intense et disloqué. Je lui ai donné des conseils idiots, de type qui ne voit que le texte. Et puis la créature a fait son boulot, elle a métamorphosé ses phrases bancales en pièce musicale, en moment de grâce sur scène, en heure et demie de déséquilibre troublant (ou si on veut, au contraire, d’équilibre – c’est pile entre les deux qu’est la grâce). A la sidération de celle qui accouche d’une petite vieille, à son inquiétude et sa mélancolie ensuite face à Mona, ce bébé-mère qui s’use vite et sombre, elle a ajouté une guerre ancienne, un soldat, marin égaré loin de chez lui (c’est son grand-père, Jeremy), une femme enceinte qui l’attend et un cuirassé qui coule, pour que les naufrages de l’amour, de l’âge et de la guerre s’entrelacent. Et aujourd’hui, c’est un album. Juste du son. Mais les images et les gestes de la scène ont infusé dans la musique, dans la voix d’Emily surtout. 

Je suis malheureusement (ça ne peut pas tomber plus mal) le plus mauvais critique musical de l’hémisphère nord. Mais je peux parler de la voix d’Emily – ça va, ce n’est pas de la musique, c’est de la vie. Je ne peux pas la décrire (décidément, j’ai peu de potentiel), mais je peux évoquer au moins l’effet qu’elle produit sur l’individu sensible à l’écoute (moi). Sa voix fait l’effet du whisky – du bon, du fort. Je sais de quoi je parle. Au milieu de ce qui chavire et de ce qui disparaît, c’est (pour retenter un petit coup de poésie en hommage à son père Pierre) de la lumière sombre qui entre doucement dans le corps, qui s’y glisse et s’y installe en nappe. Dorée, chaude, un peu inquiétante. Qui désaxe et rassure en même temps ; qui donne l’impression paradoxale d’être à la fois indestructible, soudain, enfin, et vulnérable – humain (on a le droit d’avoir peur, de vaciller, pas de problème). De la lumière sombre, sonore, profonde, qui fait du bien à l’intérieur. Ce qui n’est pas du luxe.

 

Philippe Jaenada

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